Comportement des oiseaux

Un cas de bigamie chez la Mésange charbonnière Parus major

Alain Leduc

Ou comment favoriser le ménage à trois quand on ne sait pas percer de trou à bonne dimension…


En Février 2001, pendant les vacances d'hiver, je construis un nouveau nichoir destiné à accueillir des mésanges bleues Parus caeruleus, dans mon jardin, situé dans un hameau bocager d'Anor (59HA ; carré E13, 13)

Ce jardin est entouré d'une haie de 2.5 m de hauteur et de 0.8 m de largeur constituée en majorité d'aubépines Crataegus sp. On y trouve également quelques noisetiers Corylus avellana, charmes Carpinus betulus, et hêtres Fagus sylvatica, ainsi qu'un très gros et vieux merisier Prunus avium.
Le nouveau nichoir (que nous appelons " nichoir 2 ") est fixé à 2 m du sol sur un prunier de verger Prunus sp. Il est orienté vers l'Est et fait face à la haie située à environ 3 m (Fig. 1). A 10 m de là, un nichoir à Mésanges charbonnières Parus major (" nichoir 1 ") est déjà installé depuis 2 ans. Orienté vers l'Est, il est fixé à 1.5 m de hauteur dans un charme qui termine la haie passant devant le nichoir 2.

Historique du nichoir 1 :
Son premier support fut un jeune pommier de verger Belle de Boskoop planté au mois de Novembre de l'année précédente (1998). Un couple de moineaux domestiques Passer domesticus commença à y apporter des matériaux mais comme ces oiseaux cisaillaient systématiquement tous les bourgeons du jeune arbre, j'enlevai le nichoir et le fixai définitivement dans le charme à environ 5 m de là. Les moineaux refirent leur nid dans la haie à proximité et un couple de mésanges charbonnières s'installa dans le nichoir. Depuis, tous les ans, des mésanges charbonnières occupent ce nichoir.

La première occupation du nichoir 2.

15 jours après sa pose, au début du mois de Mars 2001, le nichoir 2 accueille une Mésange bleue qui alarme à ma venue. Dans la journée, cette mésange occupe le nichoir sans apporter de matériaux de construction du nid. Cette situation resta inchangée pendant 1 mois.
Au début du mois d'Avril, je nettoie mon potager sous le nichoir 2. Un couple de Mésanges bleues apporte des matériaux : Le nid est en construction. Le nichoir 1, quant à lui, n'est pas occupé à cette date.

Le trou était trop large…

Vers la mi-avril, lors d'une activité de jardinage, je constate à ma grande surprise qu'une Mésange charbonnière vient de sortir du nichoir 2 qui devrait être normalement occupé par une mésange bleue.
Je me rends compte que j'ai fait le trou du nichoir trop large et les mésanges charbonnières, dominantes, en ont profité pour évincer les Mésanges bleues.
Je me console en pensant qu'il reste le nichoir 1 vide, et que les Mésanges bleues pourront l'occuper. Que nenni ! Le jour même, je constate que le nichoir 1 est habité par une autre Mésange charbonnière. Je me dis qu'il va y avoir des volées de plumes car les 2 couples de Mésanges sont installés à si peu de distance l'un de l'autre qu'ils ne manqueront pas de manifester des rivalités territoriales, d'autant qu'il n'existe aucun élément (haie, barrière, chemin…) qui pourrait servir de limite visuelle entre les deux nichoirs.

Le chanteur solitaire…

Dans les jours qui suivent, Valérie, ma femme, et moi remarquons qu'il n'y a qu'un seul mâle chanteur de Mésange charbonnière dans le jardin. Logiquement, il devrait y en avoir 2 (1 pour chaque nichoir). Une enquête s'impose…
La stratégie qui va être employée pour comprendre ce mystère est simple : Valérie va s'occuper du nichoir 1 et moi du nichoir 2.
Au bout d'une heure, tout devient clair. Très rapidement, compte tenu de la bonne couverture de terrain que nous avons, nous nous rendons à l'évidence qu'il n'y a qu'un seul mâle pour les deux nichoirs.
Il fait la navette de l'un à l'autre, se pose dans le gros merisier pour chanter, apporte des matériaux aux 2 nichoirs. Le circuit réalisé à cette occasion ressemble à un triangle rectangle dont les trois sommets sont : Le charme (nichoir 1), le gros merisier (poste de chant), le prunier (nichoir 2).


Un mâle et 2 femelles

Fin Avril, il y a donc un mâle et 2 femelles de Mésanges charbonnières occupant 2 nichoirs.
Durant la période de couvaison, nous verrons le mâle chanter, s'occuper des deux femelles et chose intéressante, utiliser la haie comme un tunnel afin d'aller d'un nichoir à l'autre sans se faire remarquer vraiment (fig.1).
Il s'en sert également comme un garde-manger puisqu'il y recherche des chenilles et autres insectes qui lui serviront à nourrir les petits que l'on entend piailler dans les nichoirs.
A noter, que le mâle, en dehors des phases de chant, est beaucoup plus discret et méfiant que les femelles. En effet, comme il est dit plus haut, il se sert de la haie comme moyen de déplacement mais, aussi, il y passe de longs moments à observer les alentours en laissant passer un peu la tête hors du feuillage avant de sortir de sa cachette. Les femelles quant à elles font d'incessants allers et retours entre le lieu de collecte de nourriture
(Essentiellement le gros merisier) et leur nichoir (nous n'avons pas observé semble-t-il, " d'échange " de nichoir entre les 2 femelles).
A la fin du mois de Mai, finie l'animation dans le jardin. Les nichées ont été menées à bien. Nous pensons qu'il y a eu 4 jeunes Mésanges charbonnières dans le nichoir 1 et 5 dans le nichoir 2. Il n'y aura pas de deuxième nichée.

Fin Novembre 2001, alors que je rédige cette note, un mâle de Mésange charbonnière alarme seul dans le jardin. Il passe d'un nichoir à l'autre…


Discussion

La bigamie est considérée comme rare chez les Mésanges charbonnières (Cramp & Perrins, 1993).
Qu'est ce qui pourrait l'expliquer dans notre cas ?
Une première explication pourrait être le caractère très dominant du mâle. La Mésange charbonnière est abondante dans ce milieu bocager du Haut-Avesnois (selon Tombal, 1996, il y aurait plus de 700 couples dans le carré E13, 13). Ce mâle devait donc avoir de nombreux rivaux et il a réussi à les écarter, tout comme il a évincé les Mésanges bleues qui occupaient le territoire en début de saison.
J'ai envisagé l'existence de deux mâles au début de la nidification (avec disparition de l'un d'eux pour des raisons diverses), mais cette hypothèse n'a pas été retenue du fait que l'on aurait dû entendre deux mâles chanteurs. Cela n'a jamais été le cas.

Une deuxième explication pourrait être la distance très courte entre les deux nichoirs (10 m). N'aurait-elle pas incité le mâle à considérer que les deux nichoirs étaient un même territoire ? Les exemples de la littérature (Cramp & Perrins, 1993) rendent peu vraisemblable cette hypothèse, des couples de Mésanges charbonnières pouvant nicher pratiquement côte à côte dans le même arbre.

Une troisième explication pourrait être trouvée dans l'installation du nichoir 2 dans le territoire traditionnel du couple du nichoir 1. Celui-ci, en 2001, réoccupe relativement tardivement son territoire, en expulse les Mésanges bleues, mais accepte une femelle de Mésange charbonnière célibataire.
Il est à noter que l'hiver 2000-2001 fut très doux et qu'il n'y a pas eu de fréquentation assidue des mangeoires installées dans le jardin. Nous les avons enlevées très tôt en saison. Il n'y a pas eu de fixation supplémentaire de Mésanges charbonnières sur le site que les locataires auraient réoccupé plutôt tardivement.


Conclusion

Quelles que soient les raisons qui ont entraîné ce cas de bigamie, cela vaudra la peine de suivre la nidification 2002, étant donné le comportement du mâle en novembre.


Complément 2002 2003

Eh bien, déception ! Retour à la norme dès 2002, avec deux mâles de Mésange charbonnière, chacun occupant un nichoir avec une femelle. Même situation en 2003.
Cette conclusion " socialement correcte " souligne néanmoins le caractère exceptionnel de la nidification " bigame " de 2001.

Bibliographie

Cramps et Perrins CM (eds), 1993. The birds of the Western Paléartic Vol VII: Flycatchers to shrikes. Oxford university Press.
Tombal J-Ch., 1996. Mésange charbonnière in les oiseaux de la Région Nord-Pas-de-Calais - Effectifs et distribution des espèces nicheuses : période 1985-1995. Héron 29 : 87