La petite Hermine curieuse…
Alain Leduc
C'est au cours du mois de juin, tôt le matin, en partant à l'école avec mes enfants, que j'ai assisté à une scène particulière et amusante. Les acteurs en étaient une femelle Hermine (Mustela erminea) et ses trois petits (certainement âgés d'un bon mois). 7 h 45 : Allez ! Tout le monde en voiture, on part à l'école… Nous roulons doucement sur la petite route communale qui traverse le bocage pour rejoindre la route principale de Trélon. Le temps est beau, l'été approche. Soudain, après un tournant négocié prudemment, (on roule parfois vite dans les haies et les routes sont étroites), j'aperçois, sortant du fossé droit, une famille d'Hermines. Je stoppe et avec les enfants nous observons la petite troupe qui traverse tranquillement. L'adulte est en tête (je pense que c'est une femelle compte tenu de la biologie de ce mustélidé) les trois jeunes suivent à la queue leu leu. En quelques secondes, la femelle atteint l'autre côté de la route et disparaît dans le fossé parmi les grandes herbes, suivie de deux de ses jeunes. Mais que fait le troisième ? Il s'arrête au milieu de la route, il s'assoit sur le derrière, se relève comme un "" : la position du chandelier, et regarde dans notre direction. La voiture semble l'intéresser (le moteur tourne encore). Puis, il s'avance vers nous en bondissant et disparaît certainement sous le véhicule car nous le perdons de vue.
On surveille sa sortie… Rien ! Tout à coup, la femelle Hermine ressort du fossé en courant, vient vers nous et disparaît sous la voiture, elle aussi. Quelques secondes plus tard, elle réapparaît avec son jeune dans la gueule (comme font les chats), reprend le chemin en sens inverse et s'enfonce à nouveau dans le fossé.
Nous patienterons quelques instants, mais nous ne les reverrons plus. Normalement, l'Hermine ne s'aventure guère à découvert. Cela rend difficile son observation. Elle aime suivre les fossés, les tuyaux, les rigoles, les murs qui se trouvent dans son territoire. L'Hermine est un animal curieux et joueur. Ce comportement provoque des situations assez cocasses mais, parfois, il peut se révéler mortel. Les gardes de chasse l'ont compris depuis longtemps, c'est pour cela qu'ils utilisent des pièges en forme de boîte-tunnel (belettières) pour attraper les Hermines mais aussi les Belettes (Mustela nivalis). Autrefois, il arrivait aussi que les taupiers (c'était un métier.) attrapent ces animaux au lieu des habituelles Taupes (Talpa europaea). En effet, l'Hermine n'hésite pas à prendre les galeries des rongeurs pour les chasser. En général, tous les petits Mustélidés (famille de l'Hermine, de la Belette) ont cette manie d'explorer toutes les cavités qu'ils trouvent. C'est le mois de juillet, allongé dans mon transat, je fais une petite sieste. La tête d'une Hermine sort du gros tas de bois juste à 4 m devant moi. Je reste immobile. Elle inspecte méticuleusement chaque recoin, passant d'une bûche à l'autre. Cet animal est en train de chasser. Au bout de quelques minutes, elle traverse la pelouse bien tondue (et relativement grillée par la canicule), passe pratiquement à portée de main et inspecte le deuxième tas de bois. Même technique de recherche que tout à l'heure.
Finalement, elle revient sur la pelouse. Là, elle disparaît dans un trou de Rat taupier ou Campagnol terrestre ou "dents"(Arvicola terrestris). La situation du trou permet une bonne surveillance, il n'y a rien dans un périmètre de 10 m. Je ne l'ai jamais vu ressortir.



Hermine ou Belette? L'Hermine est souvent confondue avec la Belette (et inversement). Les deux caractéristiques principales de l'Hermine sont :
- Elle change souvent de couleur en hiver, son pelage passe ainsi du brun clair (parfois rosé) au blanc ou au blanc partiel avec des taches brunes. Il faut noter le "" du début de phrase, en effet certains individus conservent leur couleur brune toute l'année (notamment en plaine).

L'Hermine mesure en moyenne 30 à 42 cm dont 10 à 12 pour la queue (contre 17 à 25 cm pour la Belette dont la queue mesure 4 à 6 cm). Son poids varie de 100 à 300 g (contre 70 à 130 g pour la Belette). Les femelles sont en moyenne plus petites que les mâles. L'Hermine est donc franchement plus grosse que la Belette. Une Hermine aurait besoin d'un territoire variant entre 30 et 40 ha. Mais tout dépend de la région et surtout de l'abondance des proies qu'elle chasse. Elle n'explore pas tout à la fois, mais une partie chaque jour.
Le mâle aurait un territoire plus vaste que celui de la femelle. La période d'activité de ce mustélidé est variable, on peut le rencontrer à toute heure de la journée.
L'empreinte de l'Hermine :

Fin février 2006, vers midi, il reste des portions de congères de la dernière grosse chute de neige. De l'autre côté de la route, en face de notre maison, une Hermine en pelage partiellement blanc est à la recherche de proies. Soudain, elle bondit sur une congère et commence à creuser frénétiquement la neige. En quelques secondes, elle disparaît presque sous la couche blanche. Son train arrière et sa queue dépassent (on sait que l'Hermine creuse des galeries de chasse entre la neige et la terre!). Elle recommence plusieurs fois ce manège. Puis, elle se roule dans la neige fraîchement retournée et en jette un peu partout. Il semble qu'elle joue avec quelque chose d'invisible, elle mime des attaques. Ce comportement va durer un peu plus de 10 minutes. Enfin, l'Hermine disparaît dans la haie juste derrière elle, je ne la reverrai plus de la journée.

L'Hermine est adaptée par sa morphologie à la chasse aux micromammifères (mulots, campagnols…). Sa méthode de chasse préférée est donc la chasse souterraine. Ce comportement est très important car l'Hermine va attaquer en premier les femelles gestantes qui ont des difficultés de déplacement. Cela limite efficacement les populations de rongeurs.
Son régime alimentaire est constitué en grande partie de micromammifères, mais elle peut prendre des lézards, des grenouilles, des escargots et des insectes. Très rarement, il lui arrive de pénétrer dans les poulaillers, attirée par les rongeurs qui profitent de la nourriture des volailles (Attention elle ne commet pas de carnages !).

Sa technique pour tuer ses proies, lui a valu une série de légendes sur son goût à sucer ou boire le sang de ses victimes tels les vampires.
En effet si l'on observe un micromammifère fraîchement tué par l'Hermine, on peut remarquer deux trous (à la gorge ou à la nuque) provoqués par la morsure du mustélidé. De ses mâchoires puissantes, l'Hermine casse les vertèbres cervicales ou le haut du crâne des rongeurs. Ses canines longues et pointues laissent ces deux orifices qui ont longtemps fait penser qu'elle se délectait du sang de ses victimes jusqu'à l'ivresse.


Je roule à bicyclette sur le chemin de la Chapelle blanche, quand j'aperçois à environ 30 m, une Hermine toute blanche (mars 2006). Elle est en train de chasser, elle inspecte méthodiquement le talus sur lequel l'herbe a été écrasée par les congères. On peut voir aisément les trous de rongeurs et des restes de galeries qui ont été faites entre la neige et la terre. L'animal ne m'a pas repéré. J'arrive à sa hauteur, il se sent en danger, se redresse et pousse quelques cris très stridents et désagréables. Il disparaît aussitôt dans une galerie de rongeurs.



L'Hermine peut vivre de 5 à 7 ans, parfois 10. Comme chez beaucoup de petits mammifères, sa reproduction est loin d'être connue parfaitement. Un rut principal a lieu en juin/juillet qui donne lieu à une gestation prolongée : l'ovule fécondé reste "" pendant plusieurs mois ( entre 7 et 12 mois mais le plus souvent 9 mois). Un rut secondaire aurait lieu en février/mars et il serait suivi d'une gestation classique. Dans tous les cas, la gestation dure de 21 à 28 jours. La mise bas a souvent lieu en avril ou en mai. Le nombre de jeunes est très variable car il dépend du nombre de proies disponibles sur le territoire. En moyenne on note 4 à 7 jeunes.

Pendant une période plus ou moins longue, les jeunes restent avec la femelle, ils chassent en famille ce qui a donné naissance à une légende qui voudrait que les Hermines chassent en meute. Cela est complètement faux : la mère éduque ses jeunes, les entraîne à la chasse (comme le font de nombreux mammifères prédateurs).

Comme de nombreux mustélidés, l'Hermine est accusée de faire des dégâts dans les élevages de gibier ou avicoles (poulaillers…). Dans notre Région, il n'y a jamais eu de preuve à l'appui de cette thèse. De plus, les atteintes au gibier ne sont pas évaluées correctement, on ne peut pas parler de dégâts. De nombreux spécialistes (Serre et al. 1995) sont catégoriques : d'après leurs études, le piégeage des nuisibles comme l'Hermine est totalement inefficace pour améliorer la densité du gibier (la densité de perdrix est trois fois plus forte en zone de non piégeage !!!). L'Hermine ne figure donc pas sur la liste des "" dans notre région, mais il en faudrait peu pour que son statut ne glisse du côté "". Cependant, les pratiques agricoles des hommes et en particulier la culture du maïs (au détriment des prairies) provoquent une chute importante des effectifs dans des pays comme le Danemark et l'Angleterre. Ce phénomène est probablement identique dans la région Nord-Pas-de-Calais.
Le devenir de cette espèce reste préoccupant d'autant que les superstitions restent bien ancrées dans les mentalités de nombreuses personnes qui se disent gestionnaires de la nature. Je voudrais reprendre une citation du "Nuisibles" édité par l'Epine noire (supplément au journal l'Echaudure n°12) : "cas où la discussion s'enliserait sur le terrain vaseux des "et mauvaises" façons de tuer les proies, il n'est jamais inutile de rappeler que les chasseurs sont particulièrement mal placés pour juger de ces choses. Ainsi, sur la chasse au bois - seul secteur où existent des statistiques valables - on constate que 30 à 40 % des bêtes tirées sont blessées à mort sans être récupérées. Elles vont agoniser dans d'atroces souffrances quelques km plus loin, au fond d'un roncier ou d'un taillis...".

Bibliographie : "Nuisibles" édité par l'Epine noire (supplément au journal l'Echaudure n°12) / Les Mammifères de la Région Nord-Pas-de-Calais période 1978/1999 GONord l'Hermine : J. Godin.